Quelques slogans sur des pancartes retiennent notre attention dans cette salle où Paul Bérenger avait réuni ses fidèles samedi matin à Rose-Hill. Et l’un des slogans revenant plus d’une fois résumait le point de vue de ses partisans : « Péna MMM sans Bérenger ». Cela ne devrait choquer personne à l’île Maurice : il en aurait été de même chez les travaillistes qui ne peuvent s’imaginer leur parti sans Ramgoolam. Même chose chez les bleus qui se rallient derrière Duval du grand-père au petit-fils. Et le MSM, avec ou sans « lakwizinn », ne se concoit pas sans Jugnauth. Et ce type d’affiliation indique très précisément la manière dont les Mauriciens abordent la politique : une partisanerie fanatisée autour de la figure d’un leader, un fanatisme qui a oblitéré toutes les barrières qui auraient dû protéger la démocratie mauricienne du fascisme.
Il y avait du respect chez M. Taujoo lorsque lui-aussi posait ce même constat. De toute évidence, n’etant pas un orateur entraîné, il avait préparé son intervention, écrite dans la langue qui lui était familière puisqu’il avait été scolarisé dans un établissement français et c’est aussi dans cette langue qu’il avait fait ses études tertiaires en informatique et en gestion d’entreprise. Il avait tenu compte de l’invitation de Paul Bérenger qui ouvrait sa réunion, au-delà des seuls « militants », à ceux qui s’intéresseraient au MMM, mais il s’avère que Taujoo n’avait pas tenu compte de l’agenda du leader du MMM. Paul Bérenger, tel un de ces pasteurs réunissant la cour des miracles, avait prévu de faire la démonstration d’une certaine légitimité.
Bérenger allait donc éconduire ce libre-penseur avec tout le mépris du populisme qui lui est familier. Il suggérait que cet interlocuteur soit raccompagné « en français s’il vous plaît ». Le mépris de classe dans la suggestion d’un embourgeoisement de la part de celui qui s'était adressé aux «militants» en français. Pourtant une des deux langues admises à l'Assemblée nationale, mais la francophonie mauricienne souffre toujours des complexes des colonies de plantation et le populisme de Bérenger s'est construit dans une apparente dissociation de la blanchitude locale. Alors que, paradoxalement, l'oligarchie blanche a toujours eu des raisons de se réjouir de ses interventions au gouvernement. Et, à bien voir, même quand il était dans l'opposition car, cela a permis au leadership hindou des autres partis de lui faire de la concurrence pour l'entretien des faveurs.
M. Taujoo n’a pas pu terminer son intervention, mais l'essentiel de son préambule ramène à une question fondamentale : les partis politiques seraient-ils devenus la chose de leurs leaders inamovibles ? On pourrait résumer cette chose ainsi : les travaillistes sont devenus ramgoolamistes, les PMSD sont devenus duvalistes, les MSM sont devenus des sujets de l’empire Jugnauth et, le MMM aussi est devenu une congrégation de bérengistes.
Ces dirigeants indéboulonnables ont fini par imposer une gérontocratie qui, au pays des sentimentalo-couillons, n'offre que la garantie d'un enterrement de première classe. Mais, avant de passer à trépas, ils entendent jouir de leur mainmise sans entrave sur le parti, ce dispositif qui leur permet un accès au pouvoir gouvernemental, ou sinon à l'influence en étant dans l'opposition.
Il n'y a pas d'usure pour ceux qui se sont nourris aux mamelles de ce cynisme. Que le mensonge d'hier donne lieu au mensonge d'aujourd'hui, de toute manière la base fanatique acquise à son leader n'a jamais cherché à faire appel à sa mémoire. Le fanatisme, par essence, anesthésie tout sens critique et fait bloc contre les autres qu’ils définissent comme des esprits bloqués. Et quand cela mène à des scissions au sein d’une même formation, chaque faction crie à la traîtrise du leader ou aux vendeurs de la cause.
En cela, le cas du MMM est des plus pathétiques : son Leader a voulu passer en force pour mener sa formation hors du gouvernement, mais il n’a pas été suivi par les membres de son bureau politique. Or, c’est cette instance qui a obtenu l’aval du comité central. Bérenger ne digérant toujours pas le fait de se retrouver en minorité au sein de son parti, bat le rappel de ses bérengistes pour considérer s’il dispose d’une base pour éventuellement lancer une nouvelle formation ou s’en remettre aux instances judiciaires. Les limites du sens de la démocratie de Paul Bérenger sont ainsi désormais connues et ses bérengistes l’expriment parfaitement avec leurs pancartes « Péna MMM sans Paul Bérenger ». Exactement ce qu’avancait M. Taujoo.
L’absence de toute éducation à la citoyenneté a fait du Mauricien un analphabète politique. Il croit être patriotique alors qu’il exprime ses penchants nationalistes. Il scande « enn sel lepep, enn sel nasyon » et s’en fout du droit des peuples rodriguais, chagossien et agaléen à disposer d’eux-mêmes. Et ceux des suprémacistes hindous qui parlent ouvertement de « nou bann » justifient leur communautarisme en essayant d’attribuer les mêmes attitudes d’exclusion aux autres catégories ethno-religieuses.
C’est sur la pourriture des nationalismes ethno-religieux que les lianes du fascisme ont commencé à pousser. La bêtise populaire aura fourni le substrat fertile sur lequel elles prolifèrent depuis des décennies. Nous avons une presse faite désormais de journalistes qui rendent compte des indicateurs économiques et des épiphénomènes juridiques, mais à qui on n’a pas appris à interroger les facteurs sociologiques et politiques qui produisent les déterminants sociaux et bloquent l’ascenceur des mobilités sociales. Les Mauriciens ne recherchent plus des dirigeants de la trempe de Maurice Curé et de Jules Koënig qui ont su inspirer leurs ancêtres de la nécessité du bien commun.
Notre chronique du jour ne peut donc se contenter d’une mise à plat de cette situation sans oser la part pédagogique afin que ceux qui réfléchissent un tant soit peu puissent reconnaître les indicateurs du fascisme. Nous en poserons cinq :
- L’appel à la fiction d’un passé glorieux à évoquer et des tribuns à invoquer, quand bien même que les dirigeants en seraient philosophiquement éloignés.
- L’imposition de la figure paternaliste : celui qui saura dire qu’il ressent la peine de la classe populaire et que celle-ci pourra compter sur lui.
- Faire la copie de la gauche. A Maurice, le PTR, le MMM et le MSM sont affiliés à l’Internationale socialiste et le PMSD se réclame de la Social Démocratie. Que des partis de gauche qui appliquent des politiques de droite.
- Le pouvoir qui s’exerce en opposition au mouvement syndical alors que les partis prétendent à la solidarité avec la classe ouvrière quand ils sont dans l’opposition.
- La promesse de la paix et de l’ordre, alors qu’il est établi que toute la gangrène mafieuse n’est possible que par la corruption des agents de l’Etat et les entraves au système judiciaire.
Nous aurons fait oeuvre utile si ceux qui nous lisent parvenaient, avec ces indicateurs, à reconnaître le parti et le dirigeant qu’ils soutiennent. Le fascisme a toujours été vaincu par ceux qui osent jeter un pavé dans la mare. Et nous ne nous réjouirons jamais assez quand ces dirigeants en sont éclaboussés. Attendre que la nature nous débarrasse de ces dirigeants qui ont encastré le système démocratique de leurs partis et celui du pays est illusoire.
Ainsi, de même que les promesses chimériques relèvent de l’escroquerie punissable par le Code Pénal, l’illusion ne saurait être une option en politique. C’est se condamner à un fatalisme mortifère que de convenir à l'attente des décès providentiels, alors que le devoir commande de dire « Dégage ! ». C’est le système démocratique qui devrait importer aux Mauriciens et, déloger cette pourriture fasciste qui empêche une société de s’irriguer de sangs renouvelés constitue, en réalité, une tâche de salut publique.
Joël TOUSSAINT
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