DOSSIER - Transition énergétique
Réduire d’un tiers le trafic entrant à Rose-Hill en compensant avec un système de navettes de bus devrait permettre de générer plus de Rs. 109 millions d’économies annuelles en carburant. En outre, cela aurait pour effet de diminuer les émissions de CO₂, tout en fluidifiant le trafic intra-urbain. Mais, mieux encore : en usant d’une couverture photovoltaïque sur des aires de parking engageant ce nombre de véhicules, la production d’électricité sur Rose-Hill seulement peut réduire la dépendance pétrolière du pays jusqu’à plus de 35%. Reproduire le modèle sur deux autres villes au trafic équivalent, le calcul est vite fait : c’est celui de l’autonomie de la production électrique au plan national. Entretemps le personnel politique, au gouvernement comme dans l’opposition, glose inutilement et fait du surplace.
Accordons à César le crédit qui lui revient : l’hypothèse de départ vient d’une proposition du manifeste électoral du parti En Avant Moris (EAM). C’est dans leur programme intitulé « De l’abandon à l’abondance » que l’on trouve l’idée d’une aire de parking hors de la ville de Rose-Hill pour fluidifier le trafic routier dans cette ville qui est congestionnée matin et soir par le nombre de véhicules qui y transitent. Cette formation politique suggère donc de réduire ce nombre en proposant à la fois la formule d’une aire de stationnement et de suppléer au trafic de véhicules individuels par des bus intra-urbains.
Toutefois, il ne s’agit pas seulement d’une « idée ». Il est plutôt question d’une « vision » qu’EAM désignait sous le vocable « développement intégré ». Ce qui signifie une démarche de développement intégrant tous les aspects systémiques et l’inclusion des facteurs humains dans l’élaboration des politiques publiques. Il s’agit donc d’une orientation précise, comprise autant par les mouvements socialistes à travers le monde que par les organismes du monde capitaliste occidental comme le FMI et la Banque Mondiale. Au-delà de ces précisions, il s’avère que la proposition a le mérite d’exister, sauf que les votants Mauriciens se laissent aisément distraire par les disputes partisanes relayées par la presse locale. Mais, à bien voir, et surtout à l’aune des défis de la dépendance au pétrole importé, cette proposition d’EAM se révèle une pépite.
Il n’existe aucun chiffre à ce jour de la part de la National Land Transport Authority (NLTA) qui n’a toujours pas procédé au comptage du nombre de voitures qui pénètrent dans nos zones urbaines et autres agglomérations. Qu’à cela ne tienne, certaines estimations indépendantes indiquent que le trafic entrant à Rose-Hill oscille entre 40 000 et 60 000 véhicules par jour. Partant de cette estimation, sur un médian de 50 000 véhicules au quotidien, prélever le tiers équivaudrait à environ 16 500 véhicules évités dans la ville. Sur cette base, quelques experts nous confirment la validité de la proposition d’EAM. Selon ces experts, une réduction significative de la consommation d’essence pourrait être envisagée avec seulement un tiers des véhicules qui seraient garés à l’extérieur du centre-ville !
Impact macro-économique
Un trajet aller-retour dans Rose-Hill équivaut à une distance intra-urbaine moyenne de 5 km. Partant de cette estimation de 5 km/jour par véhicule, le nombre de kilomètres évités revient à 16 500 × 5 km, soit 82 500 km/jour. Maintenant, tenant compte d’une consommation moyenne de 7 litres/100 km pour une voiture particulière, la quantité totale de carburant économisé se chiffre à 5 775 litres par jour. Ce qui sur 300 jours ouvrés seulement génère une économie annuelle de 1,73 million de litres par an.
Ce type de mesure park-and-ride avec des navettes s’inscrit bien dans une logique de réduction de la consommation d’énergie fossile couplée à la diversification vers des modes de transport collectifs. Au prix actuel de l’essence (mai 2026), soit Rs 64.2 le litre, ce volume économisé de 1,7 million litres/an revient à Rs. 109 225 000.
Le premier impact serait sur la balance commerciale : comme Maurice importe la quasi-totalité de ses produits pétroliers, une réduction de Rs 109 millions par an allégerait directement et significativement la facture énergétique nationale. Par ailleurs, une dépendance amoindrie aux importations de pétrole occasionne une pression moindre sur le Compte de stabilisation des prix (CSP), qui est actuellement déficitaire.
Avec chaque bus transportant environ 55 passagers, on se retrouve avec 300 trajets de bus par jour. Leur consommation (+/- 20 L/100 km) resterait bien inférieure au carburant économisé par rapport aux voitures évitées dans la circulation intra-urbaine.
Au-delà du fait d’économiser près de 1,7 million de litres de carburant par an, un système de park-and-ride avec des navettes de bus à Rose-Hill pourrait aussi réduire les émissions de CO₂ de 4 kilotonnes. Car, une congestion réduite signifie moins de bouchons, par conséquent, une meilleure fluidité pour les bus et les services d’urgence. Ce qui contribue à une meilleure qualité de l’air avec la baisse des particules fines et des émissions locales. En fait, on se retrouve avec un gain net énergétique, écologique et aussi socio-économique. Ce qui correspond bien à une logique de développement intégré.
Passage à la transition énergétique
Si les experts valident ainsi la proposition d’EAM, en revanche, ils font ressortir une difficulté majeure : « Théoriquement, c’est ce qu’il faudrait faire, mais il ne faut pas s’en tenir qu’aux chiffres. Parce que si l’on considère le foncier, c’est irréalisable. Il n’y a pas de terrain à la périphérie de Rose-Hill pour créer une aire de stationnement pour 16 500 voitures », nous explique un métreur.
En effet, pour un tel nombre de voitures, il faudrait un terrain de 41 hectares, soit 120 arpents. Ni l’Etat, ni la municipalité ne disposent de cette superficie de terrain. Même pas les acteurs du privé. Le projet serait-il un mort-né ? « Au contraire ! Il faudrait l’envisager autrement, notamment en tenant compte des réalités du foncier et aussi des enjeux énergétiques », renchérit un directeur de projets solaires.
En somme, si EAM avait effectivement raison de proposer cette orientation pour fluidifier le trafic intra-urbain et réduire l’impact carbone, en maintenant le paradigme du développement intégré, les experts préconisent, au lieu d’une méga-aire de stationnement, trois aires distinctes en zone périphérique. « Il faudrait aussi exclure le parking en surface et privilégier le parking à étages et doter la toiture de ces bâtiments de panneaux photovoltaïques. A partir de là, on sort de la logique de l’économie énergétique pour celle de la production d’énergie électrique. Ce n’est plus du tout le même raisonnement. Ici, cela procure le type de projet qui peut intéresser les bailleurs de fond et attirer l’investissement étranger. C’est ce que votre pays ne parvient pas à faire », nous dit un consultant étranger.
« Remarquez, si on pouvait disposer de cette superficie totale avec trois aires de parking en surface, on disposerait d’une ferme solaire de 41 hectares et avec ça on produit toute l’électricité dont le pays a besoin », nous affirme l’expert du solaire. Rien que ça !
Atteindre l’autonomie de la production électrique
Avec trois aires de parking multi-niveaux dans des zones périphériques de Rose-Hill, l’emprise au sol est réduite à environ 14 hectares de panneaux photovoltaïques. On se retrouve, grâce à la superposition des niveaux, avec le même résultat au plan de l’économie de carburant, mais les perspectives pour la production d’électricité sont alors réduites. Mais même avec une superficie amoindrie, la production annuelle de ces fermes solaires serait d’environ 38 GWh. Ce qui est loin d’être insignifiant.
La production totale du réseau mauricien est d’environ 3 300 GWh/an. Le coût moyen de la production thermique, incluant l’importation et la conversion de fioul lourd, tourne autour de Rs 22 par kWh. Avec 38 GWh, on contemple alors une économie d’environ Rs 836 millions par an, soit près de 35 % de la facture nationale, qui est de Rs. 2,4 milliards par an.
Pour les experts, le calcul est vite fait : il suffit de reproduire la formule sur deux autres villes au trafic équivalent et le tour est joué. Curepipe et Quatre-Bornes auraient le même flux que Rose-Hill et prélever un tiers pour des parkings multi-niveaux en zones périphériques ferait tripler les capacités de production électrique. Ce qui veut dire atteindre l’autonomie de la production d’électricité au plan national et réduire de manière significative la dépendance totale au fioul lourd.
De toute évidence, tenant compte de la récente conférence de presse d’EAM, son leader, Patrick Belcourt paraît lui-même aveugle à la vision de son parti. Pendant ce temps le ministre de l’Energie prend des initiatives équivalent à des économies à la petite semaine, celui des Infrastructures polémique avec Gérard Sans-Peur, celui de l’Environnement règle ses comptes avec son ex-junior qui elle-même s’adonne à une communication sans suivi sur la valorisation des déchets et, celui des Collectivités locales ne voit toujours pas en quoi tout ceci le concerne. Faut-il seulement constater un ahurissant ramassis d’incompétents ? Ou se demander dans quelle mesure ces incompétences servent des intérêts particuliers ?