Sujet tabou au parti travailliste (PTR), la question de la pension indexée aux ressources a permis à Roshi Badhain de faire la démonstration de l'iniquité d'un système pouvant priver, totalement ou en partie, ceux pratiquant une activité pour obtenir des revenus complémentaires. Mais le dirigeant du Reform Party est dans la confusion quand, dans la même phrase, il annonce que sa formation a mené des recherches historiques sur le sujet et pense que l’initiative reviendrait à Jules Koënig ! De Seewoosagur Ramgoolam à Roshi Badhain, en passant par les technocrates de Pravind Jugnauth qui auront siphonné tous les fonds de pension et ceux de Navin Ramgoolam qui pensaient faire l’histoire en choisissant de l’ignorer, il y a un totem : la figure tutélaire de Maurice Curé, celui à qui on doit, entre autres, la pension universelle.
Dans son roman Les Démons, le poète Fiodor Dostoïevsky avait cette phrase : « On marche parfois sans rien voir, comme l’homme de Krylov qui n’avait pas remarqué l’éléphant au musée ». Ivan Krylov est l’auteur de la fable intitulée L’Inquisiteur (ou L’Homme Curieux) qui montre un homme qui visite un musée d’histoire naturelle et s’attache à une multitude de détails sur les insectes minuscules et les oiseaux multiples. Cependant, lorsqu’il en sort, il est interrogé pour connaître son opinion sur l’immense éléphant qui s’y trouvait. Il avouera qu’il n’aura pas remarqué le pachyderme !
Ce sont les Anglophones qui auront rendu célèbre l’expression « An elephant in the room », en la faisant évoluer vers son sens actuel : le fait d’ignorer, volontairement ou inconsciemment, quelque chose d’évident. Broadway consacrera l’expression en 1935, avec une comédie musicale de Billy Rose intitulée Jumbo : un policier arrête un homme (l’acteur Jimmy Durante) qui mène sure scène un véritable éléphant vivant. « Qu’est-ce que vous faites avec cet éléphant ? », lui demande le policier. « Quel éléphant ? », répond l’acteur.
C’est le New York Times qui scelle l’expression à l’écrit en 1959, en lui donnant son sens métaphorique moderne : « financer les écoles publiques, c’est comme le problème de l’éléphant dans la pièce ; tout le monde sait qu’il est là, mais chacun fait comme s’il n’existait pas ». La métaphore montre l’absurdité d’une situation où l’on fait semblant de ne pas voir un éléphant qui occupe toute la pièce.
Cette pension gelée, que la presse aura présenté comme la bourde du budget, remet l’éléphant au centre de la pièce. En réalité, il y prend toute la place. C’est Maurice Curé, le fondateur du Parti travailliste en 1936, qui défendait l’idée d’une pension universelle pour les personnes âgées, indépendamment de leurs contributions. Cette mesure visait à protéger les travailleurs pauvres et les plus vulnérables dans une société coloniale marquée par de fortes inégalités. La pension universelle fut ainsi progressivement intégrée dans la législation sociale mauricienne, devenant un pilier de l’État providence (Welfare State).
Il importe de bien prendre la mesure du contexte : il n’y avait pas d’Internet dans les années 30 et l’intelligence à cette époque était plutôt vive qu’artificielle. Dans la même foulée que Maurice Curé, celui perçu comme le gauchisant de son époque, le très capitaliste Franklin Delanoe Roosevelt, s’était lui confronté aux ravages de la Grande Dépression qui avait plongé de nombreux Américains âgés dans la pauvreté. Comme pour beaucoup de dirigeants politiques, le président américain n’était pas animé que d’intentions vertueuses : il lui fallait une stratégie politique pour contrer l'essor du mouvement socialiste et apaiser les revendications ouvrières. C’est ainsi que Roosevelt signa le Social Security Act le 14 août 1935.
L’objectif de cette loi était de créer un filet de sécurité pour protéger les citoyens contre les risques de la vie, notamment le chômage, les accidents du travail et la pauvreté lors de la vieillesse. En s'inspirant en partie des concepts européens de protection sociale, le système américain allait ainsi devenir une référence, en instaurant notamment des fonds de pension fédéraux garantis par l'État, financés par des taxes sur la masse salariale.
On réalise ainsi que le Dr. Maurice Curé ne faisait pas de la copie comme ceux qui aujourd’hui, à l’ère de la culture du copié-collé, s’engagent en politique. Curé était un dirigeant politique d’un territoire îlien certes, mais néanmoins penseur de son temps autant que le président des Etats-Unis. En fait, les deux hommes ont été interpellés par le modèle allemand posé par le chancelier Otto von Bismarck. Celui-ci avait mis en place la première assurance sociale d'État au monde (loi votée en 1889).
Le modèle « bismarckien », le système précurseur des pensions de retraite, était contributif : la pension était financée par des cotisations prélevées sur les salaires des ouvriers et de leurs employeurs. L'âge de la retraite avait alors été fixé à 70 ans (l’espérance de vie était bien inférieure à l'époque), avant d'être abaissé à 65 ans en 1916. Voilà donc une indication factuelle qui nous montre l’infamie de la classe politique, (locale et dans de nombreux pays européens), qui renie la pension universelle à 60 ans pour la mettre à 65 ans, soit au niveau de 1916 du modèle de Bismarck. On ne pourrait mieux établir que, dans la marche de l’histoire, nos gouvernements contemporains prétendument « progressistes », « socialistes » ou « capitalistes », loin d’améliorer la vie des citoyens dont ils ont la charge, ne font qu’avancer à reculons !
Lors de la création du Parti Travailliste (PTr) le 23 février 1936, le Dr Maurice Curé revendiquait principalement la défense des droits des travailleurs et des pauvres face à l'oligarchie sucrière. Ses principales revendications s'articulaient autour de quatre grands axes :
- Justice salariale et sociale – Il réclamait de meilleures conditions de travail, une hausse des salaires et la fin de l'exploitation éhontée des laboureurs dans les champs de canne à sucre. Dans le cadre de la justice sociale, Maurice Curé préconisera la pension universelle, ainsi que l’éducation gratuite.
- Représentation politique – Curé exigeait que la classe ouvrière soit représentée sur l'échiquier politique, plaidant pour le suffrage universel afin de donner une voix aux exclus et aux masses populaires.
- Droit de réunion – Il militait pour le droit des travailleurs de s'unir et de former un parti politique puissant face au parti capitaliste.
- Reconnaissance symbolique – Il revendiquait la reconnaissance de la dignité ouvrière, notamment en exigeant que le 1er mai devienne un jour férié officiel.
C’est sous l’administration britannique, en 1950, que la pension de vieillesse sera finalement créée. Elle était réservée uniquement aux personnes les plus démunies après vérification de leurs ressources. Avec la suppression du means test en 1958, la pension est devenue effectivement universelle pour tous les citoyens de plus de 60 ans. Le concept du Basic Retirement Pension sera restructuré par le National Pensions Act de 1976, mais ses racines émanent bien des dispositions de 1950. En tout état de cause, même si chaque phase a mis une vingtaine d’années pour aboutir, on doit constater que l’exercice du pouvoir jusqu'au début des années 70 aura permis l’amélioration des conditions de vie des plus vulnérables.
L’histoire, dans sa bien cruelle ironie, nous montre aujourd’hui que les « experts » qui ont planché sur la question de la pension pour le présent ministre des Finances sont retournés au means test de 1950. Ce que l’administration coloniale avait elle-même abandonné en tenant compte de l’avis des conseillers législatifs Mauriciens de l’époque.
L’ironie est encore plus cruelle car, ces experts ont amputé le parti travailliste de l’héritage légué par son fondateur qui a vu la concrétisation de son projet politique 22 ans après qu’il l’ait formulé. De même que les technocrates doivent souvent être recadrés dans le privé, – car ils sont davantage portés à tenir compte des résultats financiers même quand les moyens pour y parvenir ne se conforment pas aux valeurs prônées par l’entreprise – la technocratie sollicitée par Ramgoolam n’aura pas su tenir compte de la dimension politique de sa mission.
Ce n’est pas la première fois que le PTR s’éloigne des idéaux de son fondateur. C’est Seewoosagur Ramgoolam lui-même qui aura amorcé cette bifurcation dès les années 70, notamment en permettant à ses partisans de s’engager dans le culte de sa personne. Il devenait « Chacha Ramgoolam », avec un glissement vers le fanatisme partisan favorable à une dérive suprémaciste hindoue à peine voilée. La figure de Maurice Curé allait péricliter, mettant Dajee Rama (Pandit Sahadeo) dans une position embarrassante car, c’est lui qui avait insisté auprès du tribun pour qu’il consente à l’admission de Seewoosagur Ramgoolam au PTR. Curé n’appréciait pas ce médecin opportuniste, ni le calcul du réalisme électoral qui allait faire de Ramgoolam le moyen par lequel le PTR allait fédérer une majorité hindoue. La vision de Curé était celle d’une grande communauté des travailleurs plutôt qu’un assemblage fondé sur le communautarisme.
La suite, on la connaît : avec son « Coq Power » et ses « Amazones » de la Zone Franche, Gaëtan Duval allait donner la réplique dans ce même registre du fanatisme partisan à connotation ethnique. Razack Mohamed, allait choisir de rester en alliance avec le PTR, d’une part pour permettre à ses coreligionnaires d’accéder et d’évoluer au sein de l’establishment grâce à la représentation nationale par le biais du Best Loser et, d’autre part, pour faire contrepoids à cette polarisation entre le rassemblement hindou de Ramgoolam et le front « créole » de Duval. Mohamed était aussi encore soucieux d’un équilibre social à préserver après les bagarres raciales de 1968 et cela l’agaçait que son « frère », logé comme lui à la Triple Espérance, puisse se montrer plutôt désinvolte sur cette question. D’ailleurs, comme le pressentait Mohamed, le MMM allait véritablement émerger quand les dirigeants de cette jeune formation optèrent pour un discours centré sur une solidarité socialiste et anti-communautaire pour transcender les divisions raciales.
La dérive despotique de Seewoosagur Ramgoolam était arrivé à son comble avec la surveillance des dirigeants politiques et syndicaux par la police secrète, l’instauration de l’état-d’urgence et la censure de la presse. On ne pouvait être plus éloigné des objectifs d’un parti fondé pour permettre aux travailleurs de se rassembler et de s’organiser en syndicats !
Maurice Curé avait été passé aux oubliettes. La santé financière du fondateur du PTR était sérieusement compromise. Autant dire qu’il était ruiné, pendant que Ramgoolam s’enrichissait alors qu’il n’exerçait que des fonctions d’État - il était The Premier dans le gouvernement d’autonomie de la fin de l’administration britannique, puis Premier ministre du nouvel État indépendant. C’est ce qui alimentera des rumeurs d’enrichissement illicite à son encontre, notamment avec sa gestion du dossier de l’archipel des Chagos.
Ce sont les étudiants qui allaient exploser l’abcès, notamment avec une révolte qui allait paralyser Port-Louis, à partir du pont de la Grande-Rivière, le 20 mai 1975. Les jeunes pressentaient confusément que c’était le système scolaire qui engendrait les inégalités sociales dont la classe politique faisait commerce. Le ramgoolamisme fut ébranlé face à cette révolte des étudiants venant autant des collèges d’État et des collèges confessionnels que des établissements accueillant des enfants de prolétaires. Le MMM allait surfer la déferlante de cette jeunesse aux idéaux unitaires qui allait aussi emporter sur son passage le duvalisme en lequel le parti fondé par Jules Koënig avait été travesti.
En 1976, peu avant les élections législatives de décembre, Ramgoolam proposait l’éducation gratuite dès la rentrée de 1977. On se retrouve ainsi au début de la pratique du « bribe » électoral qui, bien entendu, donna les résultats escomptés compte tenu des familles éprouvant des difficultés à scolariser leurs enfants. Entretemps, Maurice Curé avait disparu de la mémoire constamment défaillante des Mauriciens. C’est ainsi que le mérite de l’éducation gratuite est encore aujourd’hui attribué à Seewoosagur Ramgoolam. Le sacripant n’a jamais révélé que ce projet politique n’était pas sorti de son chapeau, mais avait été posé sur les fonts baptismaux du PTR. Car, celui à l’avoir suggéré dès 1936 est bien le fondateur du Parti Travailliste lui-même. La conscience politique de Maurice Curé était telle qu’il avait compris les fondements théoriques de Durkheim sur la sociologie de l’éducation et que le système éducatif pouvait être transformé en outil de mobilité sociale. Aussi, il convient, là encore, de reconnaître qu’il y avait bien un éléphant dans la pièce et que peu savaient voir.
Maurice Curé s’éteignait à Curepipe le 2 mars 1977 à l’âge de 90 ans. En octobre 1978, le Pandit Sahadeo allait rejoindre son compagnon de lutte au royaume du mystère éternel. Il avait 79 ans et vivait sainement dans son ashram à Vacoas, mais ceux qui le côtoyaient estimaient qu’il n’aura pas survécu au chagrin de la spoliation des idéaux du PTR et qu’il s’en serait estimé responsable en insistant auprès de son ami pour admettre le loup dans la bergerie.
Mais le comble, c'est que c'est cette même génération qui bravait les gourdins de la Riot Unit des deux côtés du pont de la Grande-Rivière qui se retrouve aujourd'hui à l'âge de la retraite ! Ils accèdent à cet âge après que les fonds de pension aient été siphonnés par les acolytes du fils Jugnauth. Ils votent alors Ramgoolam-fils qui évoque une pension à 21 000 balles. Non seulement, ils ne les obtiennent pas, mais cette fois le gouvernement ramgoolamiste entend sanctionner les revenus complémentaires nécessaires pour faire face au coût de la vie. Si ce n'est pas de la provocation, ça lui ressemble. Et c'est bien pour cela la marche-arrière et le gel de la réforme des retraites. Car, les jeunes de la génération Tik-Tok, même s'ils vont écoper de la dette accumulée sous les administrations combinées des Navin et Pravind et Navin-bis, n'auront pas supporté que ce gouvernement porte atteinte à la dignité de leurs parents vieillissants. Le présent gouvernement a concrètement assuré la transmission de la frustration politique d'une génération à une autre. Ça va cogner. Il ne faut pas être grand clerc pour le prédire.
La lecture des événements passés nous éclaire ainsi sur les aspects structurels de ce qui est en train de se produire avec les mesures engagées par le gouvernement de Navin Ramgoolam. Sa réforme de la pension n’est pas seulement rétrograde, mais pire encore, elle dénature la philosophie politique du PTR, dont le ramgoolamisme estime encore pouvoir se réclamer.
La rupture du ramgoolamisme avec les idéaux travaillistes sera davantage manifeste lorsque les Mauriciens vont ouvrir les yeux sur les restrictions prévues au droit aux rassemblements. Comme Seewoosagur Ramgoolam, Anerood Jugnauth et Pravind Jugnauth avant lui, Ramgoolam rentre maintenant dans la phase délirante du despotisme. Les amendements au Public Gathering Act, en l’occurence la sanction financière poassant de Rs. 25 000 à Rs. 100 000, ainsi que la prolongation de la durée de la peine d’emprisonnement de quatre à cinq ans, sont certainement bien éloignés de la vision initiale du PTR. Son fondateur prônait le droit de réunion et de rassemblement, Guy Rozemont et Emmanuel Anquetil ont subi des sanctions pour avoir bravé les restrictions de l’administration coloniale : de toute évidence, le recul démocratique du présent pouvoir ramgoolamiste est incompatible avec l’ADN du PTR.
Il y a un éléphant dans la pièce, c’est certain. Et maintenant que nous le mettons à la vue de tous, il faut bien réaliser qu’il cache un pachyderme encore plus grand : un véritable mammouth politique ! Car, il faut bien se dire que l’émergence de ces figures despotiques ne relève pas du hasard. C’est ce que produit un système basé sur le culte rendu aux personnalités politiques, un système qui pousse à la vénération fanatique qui refuse toute analyse critique, qui s’oppose au débat contradictoire que la presse a réduit à la polémique. C’est la manière dont la population elle-même a favorisé la normalisation du fascisme permettant d’occulter les philosophies politiques pour faire place nette à la partisanerie et au populisme.
On ne peut apprendre aux Mauriciens à discerner l’éléphant dans la pièce, sans leur apprendre à se regarder dans le miroir pour apercevoir le mammouth !
Joël TOUSSAINT