Les bérengistes se lamentent encore : il ne peut y avoir de MMM sans Bérenger, disent-ils. Celui-ci s’en proclame encore le Leader, à juste titre s’il parvenait à assumer le fait de se retrouver en minorité sur l’option préférentielle du bureau politique et du comité central pour gouverner avec les travaillistes. Pendant qu’il envisage ses propres options pour contrecarrer cette majorité conforme à la constitution du MMM, les dirigeants de cette formation n’osent sanctionner celui qui, hier encore, se montrait intraitable quant au strict respect de « la ligne du parti ». Mais, devraient-ils oublier ce qui s’est produit en 1993 quand le Bureau Politique releva Paul Bérenger de ses fonctions de secrétaire général ? Bérenger s’était alors appuyé sur SON assemblée des délégués pour renverser la vapeur et se débarrasser de ceux qui avaient osé alors le mettre en minorité. Sauf que cette fois, nous pouvons établir qu’il a manipulé l’assemblée des délégués en 2016. Et pourtant, la presse contemporaine peine à reconnaître qu’il éprouve des difficultés à y parvenir une nouvelle fois. Pourquoi ?
Il aura fallu que Shirin Aumeeruddy-Cziffra, la Speaker de l’Assemblée nationale, rappelle aux élus, les représentants du peuple mauricien et, par conséquent, les législateurs qui ont la responsabilité d’édicter nos lois et réglements, qu’il est attendu d’eux un tant soit peu de correction dans ce qu’ils soumettent à la Chambre. Notamment qu’ils ne peuvent recourir à la presse en même temps que s’en remettre à la présidence avant que celle-ci ait osé la moindre détermination. Shirin Aumeeruddy évoquait un sens de l’éthique, mais c’était peut-être trop élever la barre pour les habitués de l’inconduite. On l’aurait peut-être trouvé trop cruelle en évoquant ce que l’anglais entend par « etiquette », ce « customary code of polite behavior in society, representing a set of rules for acceptable conduct that show respect and make others feel comfortable ». Et cela, ni Adrien Duval, ancien adjoint aux fonctions de Speaker, ni Paul Bérenger, doyen de l’Assemblée nationale, ne s’en sont fait le souci en remettant à la presse le courrier qu’ils avaient adressé à la présidence de la Chambre.
En somme, les propos minimalistes de la Speaker ne devraient pas nous interdire de reconnaître la conduite grossière de ceux que la population mène à la députation. Ce n’est pas parce que le Leader du MMM décide de sortir du Cabinet qu’il aurait dû s’abstenir de se torcher avant de vouloir poser son séans dans la Chambre. La diarrhée verbale de ceux du MMM qui ont choisi de demeurer au gouvernement n’y change rien et ne fait que rajouter à la crasse qui surprend tous ceux qui avaient cru à la propagande des modèles de l’ordre et de la discipline. Le respect dû à l’Assemblée nationale, et à la population dont ils ne sont essentiellement que les députés, ne devrait souffrir d’un tel manque d’égards. Le MMM, et ce qu’il en reste ou doit advenir, doit pouvoir se mettre en conformité avec ce qui est attendu des entités qui entendent siéger à l’Assemblée nationale. Ce que Mme Aumeeruddy-Cziffra s’est gardé de dire dans le langage populaire, c’est que le Parlement n’est pas le lieu où les représentants d’un parti devraient s’autoriser à « fann kaka ».
On se retrouve désormais avec la trinité des bérengistes, dont le père, la fille et Chetan Baboolall, saint-esprit apparu avant même la Pâques et avant toute Pentecôte. Ainsi Paul Bérenger nargue ceux qui n’ont toujours pas osé le virer au sein de ce parti où, en 2016, il incitait les délégués à approuver une constitution au motif que son lieutenant d’alors, Steeven Obeegadoo, avait effectué un travail « admirable ». Et toute la bande de crédules, à l’exception d’un abstentioniste1, avait voté ce que Bérenger aura fini par leur présenter, dix ans après. comme un document « inapplicable » !
Voilà tout ce que vaut cette fameuse « assemblée de délégués » du MMM : une bande de béni-oui-oui que le Leader aura toujours su berner en scandant « scandale » à chaque fois que son paravent hindou lui aura fait faux bond. Qui aura fourgué Anerood Jugnauth à la population en 1982, alors que la presse s’abstenait de dire que ce gars avait accédé au Parquet et à la magistrature parce qu’il était de ces avocats à avoir participé aux travaux de la conférence constitutionnelle à Lancaster House ?
La presse nationale, tous titres confondus, se serait-elle abstenue de révéler, oui ou non, qu’Anerood Jugnauth n’était pas uniquement le représentant légal de l’IFB de Bissondoyal à cette conférence constitutionnelle mais bien aussi celui de Munshi Premchand Dabee qui était une figure du nationalisme hindou à Maurice ? Ce Dabee ne représentait-il pas le parti All Mauritius Hindu Congress (AMHC) ? Même Seewoosagur Ramgoolam s’en était débarrassé car le considérant trop radical pour une investiture au sein du « parti de l’indépendance », ce parti plebiscité sauf à Rodrigues avec une majorité incontestable... L’idée de ce parti de l’indépendance émanait pourtant... de Premchand Dabee lui-même !
Bérenger a toujours su et a pu compter sur la mémoire défaillante des Mauriciens, à commencer par celle de son assemblée des délégués. Cette même assemblée des délégués qui a aussi entériné le choix de Dharam Fokeer et de Prem Nababsing comme autant de « paravents hindous ». Navin Ramgoolam ? Celui-ci n’a jamais été dupe. Il se destinait à s’installer au Canada et a déjà avoué à l’auteur de cette chronique que c’est la visite de François Mitterand qui a été le déclic de son engagement politique.
Anerood Jugnauth n’avait pas invité Navin Ramgoolam à l’hommage que Mitterand entendait rendre à Seewoosagur Ramgoolam. Le président français dût insister, et avait même menacé d’annuler sa visite à Maurice, si ce type de mesquinerie était maintenu. La France fit entendre raison à Anerood Jugnauth. Mais l’affront ne laissa pas Navin Ramgoolam insensible : il allait prendre sa revanche...
Anerood Jugnauth, après avoir cédé son poste de Premier ministre à Paul Bérenger conformément à l’accord MSM–MMM, devint président de la République. Ainsi, après les législatives de juillet 2005, lorsque Navin Ramgoolam accédait à la primature, il s’assura que l’humiliation dont il avait fait l’objet trouve sa réciprocité : Anerood Jugnauth eut à remonter la Place d’Armes sous les hués et les quolibets de la foule hostile pour la lecture du discours du Trône.
Pour comprendre le caractère symbolique de ce fait historique, il faut se référer à la notion de « perdre la face » : l’humiliation publique est la punition extrême chez presque tous les peuples asiatiques.
En ce sens, Navin Ramgoolam n’aura pas été le paravent classique derrière lequel Paul Bérenger aime à s’abriter. Il avait plutôt affaire à un moulin-à-vent qui, même si les brises sont souvent trop faibles pour lui être favorables, est capable de brasser assez d’air pour désarconner un Don Quichotte.
Mais il n’y a pas que Navin Ramgoolam. Avant lui, il y eut Prem Nababsing. Celui qui sut brider les ardeurs de Bérenger et qui, en 1993, quand ce ne fut plus possible obtint la majorité du fameux « bureau politique » pour relever Bérenger de ses fonctions de secrétaire général.
A qui devons-nous le retour en force de Pravind Jugnauth en 2014, sinon une nouvelle fois à l’inénarrable Paul Raymond Bérenger ? Il faut revenir au 26 décembre 2012 quand Pravind Jugnauth, leader du MSM, avait fait l’objet d’une accusation de sédition. Pravind Jugnauth fut arrêté vers 14h à son domicile pour ne pas avoir répondu à une convocation du CCID. Ce qui a provoqué une crise politique à laquelle Paul Bérenger répondit à sa manière : « Je ne bougerai pas avant que Pravind Jugnauth ne soit libéré. Enough is enough ».
Le chef du MMM, alors Leader de l’Opposition, s’était déplacé personnellement aux Casernes Centrales à 17h45 ce jour-là. Après environ cinq heures d’interrogatoire, Pravind Jugnauth fut autorisé à rentrer chez lui vers 19h, mais il devait revenir au CCID le 3 janvier 2013 pour la suite de l’enquête. Celle-ci aura été progressivement abandonnée. Classée sans suite ? Mais la suite, on la connaît : Pravind Jugnauth allait rebondir de ces circonstances et le MSM de son père revint au pouvoir. Pour dix ans d’un régime auquel le Leader du MMM se réjouit maintenant d’avoir contribué à mettre un terme.
Après tous ces errements, les lieutenants d’hier ne sont plus disposés à suivre leur aventureux Leader dans des campagnes qui ne correspondent pas aux combats qu’ils entendaient mener. L’histoire des combats du MMM devrait-elle se résumer à celui d’un seul homme : celui d’un Don Quichotte engagé dans la poursuite obsédante de paravents ?
Ainsi, au-delà des jérémiades des bérengistes, il faudrait peut-être prendre de plus justes mesures de ce qui agite actuellement ce parti. Si le MMM entend être le parti d’un collectif plutôt que d’un seul homme, les mauves pourraient éventuellement se démarquer du fascisme commun à toutes les grandes formations du pays. Le MMM accèderait-il enfin à la démocratie ? Avec Paul en minorité, il n’y a pas qu’un vide que personne n’ose combler. Il y a l’histoire d’un Leader qui s’est fait prendre au même tour pendable qu’il avait joué en 1993 à ses camarades de parti. Le RMM de l’époque, c’est le fait d’une fin d’après-midi de résultats d’élection quand la bande de Sylvio Cotoyé eut à protéger, sabres au clair, la fuite de Vidula et Prem Nababsing et la bande de militants fidèles à Paul Bérenger entre Quatre-Bornes et Rose-Hill en passant par le réseau des toilettes de Cité Trèfles.
Personne n’ose dire que c’est ainsi que Paul Bérenger devint une pièce rapportée au No 19 et qu’il allait trahir même ceux qui l’y avaient admis dans ce qu’ils avaient transformé en bastion du MMM. Personne n’ose poursuivre l’écriture de l’histoire de ce parti tant il est entâché de l’existence nécessaire du RMM. Ce ne fut pas en raison de l’angoisse de la page blanche, mais plus parce que celui qui estime être en mesure d’être « amerdé » s’est fait craindre. Ainsi, dans l’histoire du MMM, il y a un vide. Un blanc. Persistant.
Joël TOUSSAINT
1 C’est ce que révèle le site web du MMM : https://mmm.mu/2016/11/27/assemblee-des-delegues-26-novembre-2016/
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